Enquête sur les soldats disparus du Premier Empire

Vernet-Soldat-BlesseEn recherchant l’acte de décès de l’un de mes ancêtres à Carignan, dans les Ardennes, je suis tombée sur toute une série de décès de militaires.

Ces décès s’étendent sur près d’un mois : du 14 décembre 1813 au 6 janvier 1814, et sont suivis par un nombre de décès particulièrement important dans la population civile de Carignan sur tout le mois de janvier 1814.

Selon les actes d’état civil, les soldats décédés à Carignan faisaient partie de convois de militaires malades évacués du Luxembourg. Mais qui étaient-ils vraiment ?

D’où venaient ces soldats ?

Décembre 1813 marque une période charnière pour les guerres Napoléoniennes : la Campagne d’Allemagne vient de se terminer et la Campagne de France est sur le point de commencer.

En octobre 1813, suite à la bataille de Leipzig, l’armée de Napoléon bat en retraite et passe le Rhin pour revenir en France, laissant quelques milliers de soldats outre-Rhin pour protéger les dernières possessions françaises, telles que la Forteresse de Mayence. Les soldats affluent donc de l’Allemagne vers la France, et avec eux, des convois de soldats malades évacués des hôpitaux allemands ou frontaliers.

Or, pour beaucoup, les soldats malades souffrent du typhus, et répandent donc une épidémie sur leur passage. A Mayence, par exemple, 17 000 soldats meurent du typhus, et avec eux, environ 2 000 habitants de la ville.

Les soldats arrivés malades à Carignan sont ainsi vraisemblablement à l’origine d’une épidémie dans la ville, car le mois de janvier est marqué par un grand nombre de décès de civils. C’est à ce moment que sont morts mon ancêtre Jacques Pierrard et sa femme, à deux jours d’intervalle, sûrement victimes de l’épidémie.

Les décès de militaires à Carignan ne sont donc pas exceptionnels à cette période : tout le Nord-Est de la France est touché, et l’on pourrait presque retracer une carte de propagation des convois de malades, à mesure des décès constatés dans l’état civil.

Qui étaient les soldats morts à Carignan ?

A chaque décès de militaire, les officiers de l’état civil de Carignan se sont efforcés de retrouver l’identité du défunt. L’idéal étant de retrouver sur lui un livret militaire indiquant ses nom, prénom, régiment d’appartenance, et souvent également son lieu de naissance et le nom de ses parents. Mais il faut parfois se contenter d’un bulletin de sortie de l’hôpital, voire de ce que le mourant a pu dire à ses hôtes avant de décéder. Toutefois, à plusieurs reprises, aucune information n’a pu être retrouvée, et le soldat n’a pas pu être identifié.

Acte de décès d'un soldat inconnu à Carignan

Acte de décès d’un soldat inconnu à Carignan (source : AD des Ardennes)

Ce jourd’hui vingt trois décembre mil huit cent treize, nous Dominique Millard, maire officier public de la commune de Carignan ayant reconnu sur les voitures de convois de malades arrivant en cette commune, un militaire décédé, l’avons fait visiter et avons reconnu qu’il était du douzième régiment d’infanterie légère et n’ayant trouvé sur lui aucun papier indicatif de ses noms et de ceux de ses père et mère, avons dressé le présent acte en présence du sieur Pierre Dortu et Jean Baptiste Lefevre qui ont signé avec nous.

Ainsi, sur les 28 soldats décédés à Carignan entre le 14 décembre 1813 et le 6 janvier 1814, 9 n’ont pas pu être identifiés.

Décès de soldats à Carignan en décembre 1813 et janvier 1814

Décès de soldats à Carignan en décembre 1813 et janvier 1814

19 des soldats décédés à Carignan ont donc pu être identifiés. Le plus souvent, cette identification a été faite grâce à leur livret militaire. De ce fait, le régiment de la majorité des soldats identifiés est indiqué. Or, pour cette époque, les contrôles de troupes des régiments d’infanterie et de la garde sont en ligne sur le site Mémoire des Hommes. J’ai donc essayé d’y retrouver la trace de ces différents soldats.

Les indications de régiment n’étant pas toujours très précises, je n’ai retrouvé que 10 d’entre eux. Mais sur ces 10 soldats, pas un seul n’est déclaré mort dans les contrôles de troupes :

  • 5 sont déclarés hospitalisés entre septembre et décembre 1813 puis rayés des contrôles ;
  • un est rayé des contrôles pour « longue absence » en mars 1814 ;
  • un est déclaré prisonnier de guerre en janvier 1814 ;
  • un est « resté sur la rive droite du Rhin le 22 octobre 1813 » ;
  • un a « déserté le 21 mai 1814 » (il était en fait mort depuis janvier…) ;
  • enfin un d’entre eux a changé de régiment en avril 1813, mais je n’ai pas retrouvé sa trace dans son nouveau régiment.
Exemple de 3 mentions trouvées dans les contrôles de troupes

Exemple de 3 mentions trouvées dans les contrôles de troupes (source : SGA – Mémoire des Hommes)

Des déserteurs qui n’en sont pas

En lisant ces actes, et les mentions dans les contrôles de troupe, j’ai pensé aux familles de tous ces soldats, qui n’ont jamais su ce qu’était devenu leur fils, ou leur mari.

Cela m’a rappelé la situation de la sœur de l’une de mes ancêtres normandes. Son mari, Michel Douyère, est parti rejoindre l’armée de Napoléon comme conscrit. Il n’en est jamais revenu, mais surtout, sa famille n’a jamais su ce qu’il était devenu : il avait tout simplement disparu. L’armée non plus n’a pas retrouvé sa trace. Sur les contrôles de troupes de son régiment, il est déclaré « rayé pour longue absence d’hôpital le 31 décembre 1812 ».

Lorsque j’avais découvert ces informations pour la première fois, j’avais imaginé qu’il avait pu déserter à sa sortie d’hôpital et aller refaire sa vie ailleurs. Je vois maintenant les choses d’un œil bien différent.

Cette interprétation hâtive, et très sûrement fausse, est principalement due à un manque de connaissance du contexte. J’avais en effet plutôt l’habitude de faire des recherches sur des soldats ayant fait la Première Guerre Mondiale. Pendant cette période, les disparus ont fait l’objet d’un jugement, leur décès a été reconnu, et la majorité d’entre eux a obtenu la mention « Mort pour la France ». Leurs familles ont ainsi pu commencer à faire leur deuil et à leur rendre hommage, en faisant inscrire leurs noms sur les monuments aux morts. Si un soldat était déclaré déserteur, c’est qu’il l’était très probablement.

Or, les choses étaient bien différentes 100 ans auparavant : les soldats disparus restaient disparus, l’armée les rayait des contrôles sans chercher à savoir ce qu’ils étaient devenus, et aucun hommage ne leur était rendu. Et ce, même pour ceux qui avaient pu être identifiés à leur décès.

Elise



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