Les vergers de Bisseuil : légende ou réalité ?

Pissarro-VergerDans le village marnais de Bisseuil, où vivaient certains de mes ancêtres, il existait une belle tradition concernant la plantation de vergers. J’ai découvert cette tradition dans les Bulletins du Comité du Folklore champenois, mis en ligne sur Gallica.

Cette tradition voulait qu’un garçon ne pouvait pas se marier avant d’avoir planté, de ses mains, 25 arbres fruitiers, dans les vergers de la commune. Une fois ces 25 arbres plantés, le jeune homme pouvait conduire sa promise au cœur de son verger pour lui montrer le fruit de son travail, et lui signifier son intention de l’épouser.

La découverte de cette tradition m’a intéressée à plus d’un titre : par son aspect poétique déjà, mais aussi par ses aspects concrets. Et j’ai donc cherché à savoir si elle avait réellement existé, ou s’il ne s’agissait que d’une légende.

Je suis ainsi partie à la recherche des traces que cette tradition a pu laisser dans les archives, et dans le paysage.

Des traces dans les archives : l’endogamie géographique à Bisseuil

Selon le Comité du folklore champenois, l’un des buts de cette tradition était d’inciter les jeunes gens à se sédentariser et d’empêcher les étrangers de venir épouser et « enlever » les filles du village.

Les registres paroissiaux devrait donc permettre de se rendre compte s’il y avait effectivement une préférence pour les jeunes filles de se marier avec des jeunes gens originaires de Bisseuil. Cette pratique consistant à choisir son conjoint dans la zone géographique dont on est originaire est nommée endogamie géographique.

Si je considère mes ancêtres originaires de Bisseuil, il est certain qu’il existe une endogamie géographique assez forte : aussi loin que je peux remonter à partir de mon dernier ancêtre connu à Bisseuil, tous mes ancêtres sont originaires de ce village. Par ailleurs, les mariages les plus anciens que j’ai pu trouver (à la fin du XVIIème siècle) ont fait l’objet des dispenses de consanguinité du 3ème ou 4ème degré, ce qui tend à montrer que tous étaient originaires de Bisseuil depuis quelques générations au moins.

De plus, la consultation des registres paroissiaux de Bisseuil ne fait apparaître qu’une faible proportion de mariés originaires d’un autre lieu que Bisseuil. Une étude rapide réalisée grâce aux relevés d’actes de mariage sur le site Marne-Archive montre que pour environ 90 % des mariages avant 1750, les deux conjoints étaient originaires de Bisseuil.

Mais cette endogamie géographique n’est pas forcément propre à Bisseuil. De manière générale, je constate une forte sédentarité chez mes ancêtres marnais. Beaucoup plus que pour mes ancêtres d’autres régions (comme la Normandie ou le Forez) où il était plus fréquent d’aller se marier dans un autre village, parfois éloigné de plus de 10 km.

Des traces dans le paysage : recherches dans le cadastre de Bisseuil

L’étude des registres paroissiaux seuls ne permet pas de conclure sur l’existence de cette tradition, mais, par sa nature, elle a pu laisser des traces dans le paysage de Bisseuil. Faute de pouvoir me rendre sur place, je suis donc partie à la recherche de traces de cette tradition dans les plans cadastraux de Bisseuil.

D’après l’article du Comité du folklore champenois, il n’existait sur le territoire de Bisseuil que deux zones propres à la culture des vergers, toutes deux situées dans les boucles de la Marne : le Plitre et Bussin.

Le Plitre et Bussin à Bisseuil (source : Géoportail, IGN)

Le Plitre et Bussin à Bisseuil (source : Géoportail, IGN)

Tous les villageois voulaient donc avoir leurs vergers sur ces terres. Selon l’article du Comité du Folklore, le sol y était ainsi découpé en d’innombrables parcelles, allant de 20 centiares à 2 ou 3 ares au maximum. Pour les parcelles les plus petites, les plantations devaient donc être très denses, avec plus d’un arbre par mètre carré.

La tradition était certainement déjà éteinte au moment de l’élaboration du cadastre napoléonien, au 19ème siècle, mais elle semble y avoir laissé des traces. Le cadastre fait en effet apparaître de très nombreuses parcelles dans la zone du Plitre. Beaucoup de ces parcelles ont des dimensions inférieures à 0,5 are (50 m²), ce qui correspond bien avec les dimensions indiquées par l’article du comité du folklore.

Le Plitre sur le cadastre napoléonien de Bisseuil (source : AD51 - cote 3 P 766/15)

Le Plitre sur le cadastre napoléonien de Bisseuil (source : AD51 – cote 3 P 766/15)

A vrai dire, de nos jours encore, les parcelles dans la zone du Plitre, restent très nombreuses et petites, même s’il y a eu un certain nombre de regroupements.

Par ailleurs, la comparaison du cadastre actuel avec les photographies aériennes montrent que toutes ces parcelles sont remplies d’arbres, ce qui semble confirmer la légende. Il ne resterait donc qu’à se rendre sur place pour voir si ce sont des arbres fruitiers et si ce sont bien là les vestiges des vergers de nos ancêtres.

Vue aérienne et parcelles cadastrales de Bisseuil (source : Géoportail, IGN)

Vue aérienne et parcelles cadastrales de Bisseuil (source : Géoportail, IGN)

Cette tradition a donc certainement existé, et elle ouvre de nouvelles pistes de recherches (dans les archives notariales en particulier) afin de savoir si mes ancêtres ont effectivement planté leurs 25 arbres fruitiers dans les vergers de Bisseuil.

Et vous, que pensez-vous de cette tradition ? Avez-vous découvert ce type de coutumes dans les lieux où vivaient vos ancêtres ?

Elise


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